Je m'appelle Célestine, j'ai 19 ans et je suis étudiante en droit social à l'université Paris 8, à Saint-Denis. Issue d'une famille modeste d'agriculteurs angevins, je viens de débarquer à la capitale, la tête pleine d'espoirs ; enfin, une nouvelle vie s'offre à moi ! Je m'attendais à galérer pour louer un appartement, comme tous mes amis d'Angers me le prédisaient, mais finalement, j'ai trouvé très vite mon bonheur : une chambre de bonne sous les toits, pas loin du périph', qui sera le petit nid douillet idéal pour me permettre de prendre mon envol, à un prix tout à fait raisonnable, une super bonne affaire, trouvée sur Le Bon Coin en quelques jours ! Je me sens privilégiée.

Bien sûr, c'est minuscule. À peine 16m2. Mais je m'en fiche, moi, ce que je voulais, c'était vivre seule. La coloc', très peu pour moi : je n'aime pas l'idée de partager mon quotidien avec des gens, j'ai mes petites habitudes et je n'avais aucune envie de laisser des inconnus entrer dans mon intimité...

C'est petit, mais parfait pour moi, de toute façon, je ne possède pas grand chose : mes bouquins, Mon doudou-girafe, Mona, qui me suit partout depuis ma naissance, quelques vêtements, mon ordinateur portable et mon smartphone. Mes parents m'ont filé le minimum vital pour mon installation : le vieux clic-clac de la salle de jeux, une étagère ikéa franchement défraîchie qui était dans ma chambre, une belle planche et deux tréteaux qui me serviront de bureau et de table à manger, une lampe, un four à micro-ondes, une bouilloire électrique et quelques éléments de vaisselle. Rien de plus, de toute façon, il n'y a pas la place, et puis je n'ai pas de gros besoins. Dans l'appart', il y a une mini-cuisine équipée d'un tout petit frigo (je ne savais même pas qu'ils en faisaient de cette taille !) et d'une micro-gazinière à deux plaques. Tout ce qu'il me faut pour constituer mon « kit de départ » d'entrée dans la vie d'adulte !

Quand on a visité l'appartement, j'ai tout de suite été séduite par la vue, donnant sur les toits de Saint-Denis. Moi qui ait passé mon enfance dans une ferme immense, paumée au milieu des champs, je n'aurais pas pu rêver meilleur déracinement que ce petit refuge au plafond penché, tout en haut d'un immeuble Haussmannien au cœur d'un quartier populaire dans une ville immense, fourmillante de vie, à mille lieues de tout ce que j'avais pu connaître jusque là ! Le cœur en fête, j'ai dit « oui » à l'agent immobilier avant même qu'il ait fini de me sortir son speech. Bien sûr, l'endroit n'était pas parfait, la peinture défraîchie se paraît de quelques moirures suspectes par endroits, la plomberie était ancienne et le plancher grinçait, mon père faisait un peu la grimace, mais qu'importe, le prix était vraiment attractif et la vue était à tomber. Nous avons signé les papiers sur place, à même le sol, et le soir même, mes parents sont repartis, me laissant fatiguée mais ravie, au milieu de mes meubles posés n'importe comment et de mes cartons à déballer. Seule, enfin !

Il est difficile de décrire l'exaltation que j'ai ressenti en dégustant mon premier repas de femme indépendante, un bol de nouilles chinoises enrichi de crevettes fraîches, accoudée au vélux... Le soleil se couchait, nimbant les toitures de reflets orangés, les rumeurs de la ville s'apaisaient, je distinguais quelque part sur ma droite les sonorités familières de « Wish you were here » des Pink Floyd, un album que je chérissais depuis toujours, comme pour me souhaiter la bienvenue. Ça sentait le mafé, des roucoulements réguliers m'informèrent de la proximité d'un nid de pigeon, quelque part quelqu'un éternua, au loin il me semblait percevoir les râles d'un couple en pleine action. Bruits de sirène de police, rires, tintements de vaisselle, pleur de bébé... Toute cette vie qui se déroulait autour de moi m'emplissait de félicité. Moi qui n'avais connu jusque là que le chant des tourterelles du jardin, celui du coq de la voisine, les aboiements de chiens et le ronronnement des moteurs de tondeuses ou du vieux tracteur de papa, je mesurais toute l'étendue de mon changement de vie au travers de la bande-son qui m'entourait. La bande originale de ma vie.

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Je dois bien avouer qu'après deux semaines depuis le déménagement, l'excitation du début retombe un peu. J'ai commencé les cours à l'université, et ceux-ci m'ennuient plutôt pour le moment. J'espérais me faire des amis, mais les étudiants que je croise sont tous plus ineptes les uns que les autres. C'est vrai que je suis d'un naturel plutôt réservé, mais les autres élèves, en tout cas ceux avec qui j'ai eu l'occasion d'échanger depuis la rentrée, me semblent superficiels, leurs préoccupations m'apparaissent futiles, voire complètement stupides. Entre Wendy et son obsession capillaire, Jonathan et Lucas les fanas de foot, ou Lola qui ne parle que de crypto-monnaie, j'ai clairement pas encore trouvé le moindre atome crochu avec qui que ce soit. Ça viendra, j'espère. Parce que parti comme c'est, je vais me retrouver à passer toute mes soirées seule, moi. J'aime bien la solitude, hein, mais bon. Je la voyais pas vraiment comme ça, la vie d'étudiante...

Mes parents m'aident en me versant un tout petit pécule. C'est vachement sympa de leur part, quand même, parce que je le sais qu'ils ne roulent pas sur l'or, loin de là ! Ils sont à la retraite, et ils viennent de terminer de payer le crédit de la ferme. Du coup, ils ont reporté leur virement mensuel sur mon compte, ce qui suffit à peine pour le loyer, l'électricité et l'abonnement internet, mais c'est déjà bien ! Au moins, ça me permet de ne pas avoir à chercher un travail en plus de mes études. Je fais quand même quelques traductions à côté, pour la boite de mon parrain, une société qui vend des aspirateurs. Je dois traduire des modes d'emploi du russe au français, un boulot particulièrement chiant, mais qui a le mérite de me rapporter à peu près de quoi me nourrir quotidiennement, et puis maintenant je suis incollable en aspirateurs ! Et je mange beaucoup trop de nouilles déshydratées…

Je suis une fille de rituels. J'aime bien, ça me rassure. Chaque jour, je démarre ma journée de la même manière. Dès la sonnerie du réveil, je m'étire, me lève, je remplis ma bouilloire et l'enclenche. Je prends une tasse, y verse deux cuillères de ricoré, deux sucres, et pendant que l'eau chauffe, je vais me passer de l'eau sur le visage et faire mon pipi matinal. Ensuite, je déguste mon café en petites lampées, en grignotant une madeleine. Une fois repue, je m'habille, me coiffe, un brossage de dents rapide, un trait d'eye liner sur les yeux, puis je prends mon smartphone, mon sac, et je pars en cours. J'aime pas prendre ma douche le matin, je trouve le contact de l'eau trop brutal au réveil. Je suis plus douche du soir, juste avant de me pieuter, j'adore être toute fraîche sous ma couette...

Bon, mais, là, j'en suis encore au pipi du matin.

La salle de bain est littéralement microscopique, il y a juste la place pour le chiotte, une petite douche et un micro-lavabo surmonté d'un miroir tavelé de rouille. Il n'y a même pas de fenêtre. Quand je me tourne pour attraper le rouleau de PQ, mes coudes cognent contre le mur. Il faut que je m'installe une petite étagère suspendue, je pense avoir la place au-dessus des toilettes, j'ai toujours adoré lire sur le trône mais là, je n'ai même pas l'espace pour ranger un livre !

J'en étais là de mes réflexions, encore toute embrouillée par le sommeil, quand je l'ai remarquée. La tache.

Juste au niveau de mes yeux, en face de moi.

Ovale, plus pointue vers le bas. Elle me fait penser à la forme de la Corse, un peu.

Une tache d'humidité, légèrement poilue sur son pourtour.

Une tache de moisi.

Je ne l'avais pas vue, les jours précédents. Est-ce qu'elle était déjà là ?

Rien d'étonnant. Un appartement si petit, si ancien, sous la toiture, c'est humide, déjà. Est-ce qu'il y a ne serait-ce qu'une aération dans cette pièce ? Ah oui, au-dessus de la douche, il y a un tout petit soupirail. Un soupiraillounet. Vu la vétusté générale de l'appartement, il est fort probable que la VMC ne fonctionne plus... Il me faudra laisser la porte de la salle de bain ouverte, pour éviter que le phénomène ne s'étende...

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Ça y est, je me suis fait une pote ! Elle s'appelle Jade, elle adore dessiner et la musique métal. Elle est un peu déjantée, et elle est fan de mangas. J'aimerais bien l'inviter chez moi un soir, mais… J'ai un peu honte. Depuis mon installation, j'ai négligé l'appartement. J'ai déballé mes cartons, posé mes meubles, mais j'ai pas encore trouvé le courage de donner un coup de peinture, de m'approprier vraiment l'endroit en y apposant une déco, quelques plantes vertes, des trucs comme ça…

Alors, j'ai décidé de me prendre en main. On est vendredi, et je reviens tout juste du magasin de bricolage, en bas de ma rue. J'y ai acheté un gros pot de peinture blanche, un rouleau, une étagère à fixer au mur pour les toilettes, un rouleau de bâche pour protéger le sol et les meubles des taches, un déshumidificateur (ça se présente sous la forme d'une boite en plastique dans lequel on inclut un gros sachet de minéraux sensés capturer l'humidité ambiante), et un petit escabeau. Ces achats auront bien entamé ma réserve, mais il faut ce qu'il faut ! Foi de Célestine, à la fin du week-end, mon appart' un peu défraîchi aura une bien meilleure allure ! Voilà qui devrait me redonner la pêche, et la motivation qui me fait défaut pour prendre à bras le corps mes études et ma nouvelle vie sociale !

Allez, au boulot !

Je déplace les meubles au centre de la pièce, je les recouvre avec la bâche, je lance ma playlist préférée et c'est parti ! Mon rouleau danse au rythme de la musique, recouvrant peu à peu les murs jaunasses d'un blanc immaculé. C'est la première fois de ma vie que je fais ce genre de truc, et je ne m'en sors pas si mal ! En quelques heures, la pièce principale est déjà bien plus agréable. Adieu les moirures, bye-bye les traces suspectes ! C'est l'avantage de vivre dans un lieu exigu : la réfection est rapide. Je contemple mon travail, satisfaite. Je m'attendais à ce que ce soit fastidieux, mais finalement, pas tant que ça. Demain matin, j'appliquerai une deuxième couche, et ça sera par-fait !

Maintenant, la salle de bain. Ça va pas être simple de s'y mouvoir, mais la surface à peindre est si réduite que ça ne devrait pas me prendre trop de temps.

Tiens ? La tache a grandi. Elle fait bien le double de l'avant-veille, quand je l'ai remarquée pour la première fois. Il doit y avoir une fuite dans les murs, je suppose… Il faudra que j'en parle à l'agence. Bon, mais avec un bon coup de blanc, plus l'action du déshumidificateur, elle ne devrait plus me narguer trop longtemps celle-là ! C'est avec une vraie satisfaction que je la recouvre d'une épaisse couche de peinture. Hop, disparue, la tache. En une heure, c'est fait, et c'est avec un profond sentiment de plénitude que je m'installe sur mon clic-clac, dans mon foyer tout en bordel, devant une pizza et un film coréen sur Netflix.

Le lendemain, je parachève mon œuvre. Une dernière couche (pour terminer le pot), puis je remets les meubles en place, je replie la bâche et me tape un bon nettoyage (franchement, j'ai assuré : il n'y a presque pas de traces sur le plancher !). Pour finir, je cloue l'étagère dans les toilettes, et j'y place quelques albums de BD et le dernier volume du manga « l'Attaque des Titans », que je n'ai pas encore eu le temps de lire, et pour la dernière touche, je pose un joli petit cactus que je viens d'acquérir sur le coin de mon étagère ikéa, juste à côté de la fenêtre… On est dimanche, je suis fourbue, mais heureuse. Mon appartement a l'air tout neuf ! Il sent encore beaucoup les solvants, mais ça disparaîtra vite. Dès le week-end prochain, j'invite Jade à manger.

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Mon réveil sonne. Je m'étire, me lève, enclenche ma bouilloire. Puis je me traîne jusqu'à la salle de bain, je frotte mon visage sous le jet, et je m'installe sur les cabinets.

Mon regard embrumé se pose automatiquement sur l'emplacement de la tache. Oh, merde ! On dirait qu'elle commence à ressortir… malgré les deux couches de peinture, je distingue nettement ses contours, un peu plus sombres. Bon, c'est pas grave, hein, je vais pas en faire une maladie ! Je me relève, et avant de me servir mon café, je fouille mon carton à dessin pour en extraire ce que je cherchais : un poster de la couverture de l'album « Dark Side of the Moon » que j'avais dans ma chambre à la ferme, et quatre punaises. Elle fera moins la maligne, la tache, une fois planquée derrière les Pink Floyd !

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« - Nan, mais jure ! Il est trop mimi ton appart' !
- C'est petit, hein ?
- Mais tu rigoles, plus c'est petit, plus c'est mignon ! Répond Jade, en se précipitant vers la fenêtre.
- Hanlala, en plus la vue de dingo !!
Un sentiment de fierté vient gonfler ma poitrine. C'est effectivement une vue « de dingo », c'est bien ce qui m'a séduite en premier lieu !
- Hooo, le mini-cactus !
Jade a déjà délaissé la fenêtre et arpente maintenant mon appart' en poussant des cris de belette à chaque fois que son regard se pose quelque part.
- La petite doouuuche !
J'esquisse un sourire. Cette fille est très enthousiaste, ce qui ne me déplaît pas. Un cri, plus perçant que les autres :
- Haaaan ! Le dernier l'Attaque des Titans ! Je l'ai pas lu ! Je pourrai te l'emprunter ?
- Bien sûr !
Profitant de l'occasion, je m'empresse d'ajouter :
- Et aussi, si tu veux bien, j'aimerais afficher un de tes dessins ! Tu m'en fileras un, dis ?
- Deal !»
On se met de la musique, on mange, on rigole beaucoup. Cette fille est vraiment sympa ! Un nouvel appartement, une copine, c'est bon, ça y est, je suis lancée dans ma nouvelle vie !

(à suivre)