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Panique au Lycée

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Comme sur du papier à musique #2

Le lendemain, Gontran se leva plus tôt que d’habitude.

Il avait mal dormi. Des images étranges avaient troublé son sommeil, des bribes de choses qu’il ne comprenait pas, des gens qu’il n’avait jamais vus dansèrent dans son crâne tout au long de la nuit. Des images sales, sombres. Un corps inerte. Des personnes habillées de noir... Il ne se souvenait jamais de ses rêves, mais là, ça restait accroché à sa cervelle, même après le lever, des pensées bizarres, inconfortables. Il but son lait plus rapidement qu’à l’accoutumée, et se rendit directement dans le jardin. Ce qu’il y découvrit le jeta à terre. Il n’osait l’envisager, et pourtant, ça s'était produit à nouveau : le trou avait encore disparu. Tout était normal, la pelouse ondulait doucement dans la brise du petit matin, comme si rien ni personne ne l’avait foulée depuis un bail !
C’était à devenir dingue ! Gontran pris sa tête dans ses mains. Il ne voulait y croire. Cette fois, la théorie du rêve ne tenait plus, ou alors c’est maintenant qu’il rêvait, et ça virait au cauchemar ! Qui avait décidé de briser ainsi sa volonté ? Quelle magie diabolique s’amusait à le tourmenter ?! Il resta un moment comme ça, agenouillé, la tête dans les mains, jusqu’à ce que le meuglement de Lucette le ramène à la réalité. Ah, oui. Le lait.


En trayant sa vache, il essayait de se remémorer les images absurdes de la nuit. Tout ça avait un rapport avec la disparition du trou, c’était sûr. Tout allait bien, tout se déroulait comme à l’accoutumée, depuis si longtemps que Gontran était incapable d’imaginer que ce put avoir été autrement. Et puis, cette envie étrange de creuser une mare, et puis, les images effrayantes de son cauchemar... Tout cela ne s’était jamais passé, avant, ces deux faits remarquables se déroulant au même moment, ils étaient forcément liés !
A moins que... Et si... Et si Gontran était possédé par quelque force obscure, et, somnambule, allait lui-même reboucher le trou pendant la nuit ? Après tout, pourquoi pas ? Une possession démoniaque, voilà qui expliquerait les visions nocturnes ! Oui, voilà, c’était sûrement ça !
Gontran alla ranger son lait, en mis une partie en bouteille et alla sur son perron attendre Perrine. Il avait raté Thierry, mais ce n’était pas très grave. Moins grave, en tout cas, que d’être possédé durant la nuit par un esprit malin ! Cette idée, même si soulevant de sacrées questions, le rassurait malgré tout : il préférait être face à un problème identifié, que face à des questions sans réponse. Mais quand même, ces images... un corps. Un corps jeune, sans vie, barbouillé de sang...


Perrine apparut au bout du chemin. Elle avançait tranquillement, en dandinant légèrement des hanches. Sereine, souriante, loin de toute préoccupation négative, elle s’approcha du portail en arborant son habituel sourire. Un sourire stupide.

“ Bonjour le Gontran. Il fait vraiment très beau aujourd’hui ! 
- Et oui, comme chaque jour, la Perrine”, répondit Gontran, un peu trop mécaniquement.
Elle le regarda, son sourire crétin toujours plaqué sur le visage. Elle ne pouvait pas enchaîner sur la réplique suivante, tant que Gontran n’avait pas terminé la sienne. Il réalisa soudain à quel point cette conversation quotidienne était futile et artificielle. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Il ne s’était jamais fait ce genre de réflexion avant !
Perrine ouvrit la bouche, la referma. Toujours en souriant. De toute évidence, elle ne savait pas comment se comporter. Gontran décida d’abréger ses souffrances.
“Alors, qu’apportes-tu donc au marché ce matin ?” Dit-il sur un ton dans lequel perçait un agacement certain.
“ Deux beaux pains. Je ne devrais sans doute pas te le dire, mais j’ai vu Charlotte l’institutrice entrer chez le Maire, hier soir. Je ne veux pas être médisante, mais...
- TA GUEULE PERRINE ! TU ME FAIS CHIER, PERRINE !! J’EN N’AI RIEN A FOUTRE QUE LE MAIRE TRINGLE L’INSTIT’ ! JE-M'EN-BRANLE !!!”
La boulangère resta bloquée, la bouche ouverte, dans l’exacte expression gourmande qu’elle arborait en se laissant aller à son commérage quotidien. Gontran, après avoir hurlé sa dernière réplique, plaqua ses mains sur sa bouche et fit quelques pas en arrière, effrayé par sa propre réaction. Il regardait la boulangère qui n’avait toujours pas bougé, et trouva qu’elle avait l’air... vide. Factice. Elle souriait toujours, tenant son panier avec ses deux pains de merde, et Gontran se surprit à la haïr, profondément. Ainsi paralysée, elle ressemblait à un... un mannequin dans une vitrine. Une coque vide. Un... robot.

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Un robot ? Qu’est-ce que c’est ?! Gontran n’était pas censé connaître ce mot, cette notion ! Ça ne faisait pas partie de son univers ! Et pourtant...
Suant et tremblant, Gontran ne se reconnut pas lui-même. Il fallait qu’il se reprenne immédiatement ! Son monde était sur le point de basculer définitivement, dramatiquement, il le sentait. Il jeta sa bouteille de lait dans le panier de Perrine, toujours immobile, toujours son horrible sourire plaqué sur son visage, et rentra précipitamment dans sa maison. Qu’est-ce qui lui avais pris ?! Cette histoire de trou était en train de le rendre maboule ! Il s’assit par terre et regarda avec effarement son environnement, si familier. Sa table. Sa chaise. Son lit. Son seau. Tout cela lui parut subitement faux. Comme si quelqu’un d’autre que lui les avait disposés là. Il s’assit par terre, le dos contre sa porte, et, hébété, sonda ses souvenirs. Quand est-ce qu’il s’était installé dans cette maison ? Quand l’avait-il achetée ? Avait-il le moindre souvenir dans lequel il n’était pas encore un vieux menuisier, fabriquant ses planches et trayant sa vache ?


Non.


Il n’en avait aucun. Sauf peut-être... sauf peut-être ces images dérangeantes qui, pour la première fois, s’était imposées dans son esprit la nuit précédente. Quelque chose était en train de changer en lui, d’y grandir. Était-il vraiment possédé ? Était-ce ça que ressentaient les personnes sous une influence démoniaque ??
Toujours adossé à sa porte, il réfléchissait à tout cela depuis un certain temps quand une voix familière lui parvint à travers le battant :
“A demain, le Gontran, porte-toi bien !”.
Perrine avait donc réussi à se débloquer. Elle était sans doute en train de s’éloigner sur le chemin en direction de la place du village, comme chaque jour. Son comportement laissait une forte angoisse chez Gontran. Le rouage était clairement grippé, la mélodie, pleine de fausses notes. Comme si un instrument, en retard, avait joué sa partie à un moment totalement inadéquat, et que la totalité du morceau s’en trouvait bouleversé, faux, inaudible...
Pris d’une impulsion subite, Gontran se rua dans le jardin. Il s’acharna sur sa terre comme jamais, ahanant, râlant, tout en décollant de grosses mottes argileuses du sol. Il ne voulait plus être prisonnier d’une réalité factice, qui lui apparaissait soudain comme une prison. Une prison ! C'est ça. Son quotidien qu’il aimait tant, si harmonieux, n’était en fait qu’un carcan, un univers illusoire, créé de toute pièces par quelque Dieu malfaisant ! Il lui fallait en avoir le cœur net : cette fois, il ne quitterait pas son trou. Il y resterait, toute la nuit s’il le fallait, mais il comprendrait peut-être enfin ce qui lui arrivait !


A 17 heures, il faillit lâcher sa pelle pour recevoir la livraison de Patrick, mais il se ravisa. Foutu pour foutu... Il avait clairement sauté du train en marche, c’était pas pour tenter d’y remonter. Peu de temps après, il perçut le son de deux chevaux s’arrêtant devant chez lui, mais il choisit de ne pas s’en soucier non plus. Qu’ils se démerdent ! La boite était en évidence, la direction vers le village également. Finalement, qu'il soit là ou pas, ça ne changeait pas grand-chose pour ces aventuriers, hein ! 


Vers 22 heures, épuisé, douloureux, il s’arrêta enfin de creuser. Son trou était plus profond qu’il ne l’avait jamais été. Creuser ainsi lui avait apporté une forme de sérénité, l’énergie consacrée à ce travail avait enfermé son angoisse du matin dans une gangue de calme. L’heure de vérité approchait. D’habitude, à ce moment-là, il dormait depuis longtemps. Il s’assit dans l’herbe, à côté du chantier, et réfléchit. Plusieurs aspects de sa vie lui apparaissaient maintenant curieusement peu crédibles. Il ne se nourrissait que du lait de sa vache, et pourtant, il ne tombait pas malade, il n’avait pas de carences alimentaires, et il y puisait toute l’énergie dont il avait besoin. Sa vache, d’ailleurs, ne paissait pas. Elle vivait dans son étable, toujours prête à donner son lait. Mais au fait, pour qu’une vache donne du lait, il ne fallait pas qu’elle ait des veaux ? C’est comme si Lucette avait été... conçue par des gens qui n’y connaitraient rien en vaches...


Le puzzle se constituait lentement dans sa tête. Il était stupéfait de n’avoir jamais pensé à tout cela avant. Il se sentait comme Adam ayant croqué dans la pomme du savoir, se condamnant ainsi aux affres qui accompagnaient toute prise de conscience. Il commençait à entrevoir la nature du monde duquel il faisait partie, et cela lui faisait peur. L’emprise qu’il tentait d’avoir sur son environnement était vouée à l’échec, car celui-ci avait été créé par des forces supérieures, mais pas pour lui. Il en faisait partie, comme les arbres, comme les maisons, comme ses voisins, mais il n’était qu’un décor. Tout cela existait seulement et uniquement... pour les aventuriers, il en avait désormais la conviction...


A minuit, alors qu’il dodelinait de la tête sous les assauts du sommeil, un événement bref vint confirmer tous ses soupçons : le trou disparut d’un coup, comme ça, pouf. Ainsi, c’était vrai. Il n’avait pas la moindre prise sur son environnement et agissait comme “on” avait prévu qu’il agisse, il faisait partie du décor et n’avait pas, en réalité, d’existence propre. Et pourtant, il avait une conscience, il avait la capacité de se poser toutes ces questions. Pourquoi ? Incapable de répondre à cette ultime interrogation, il s’endormit dans l’herbe, au pied de la fenêtre de son atelier.
Son sommeil fut agité, comme il pouvait s’y attendre. Les images étaient de retour, plus précises, plus incisives. Une enfilade de portes, dans un couloir mal éclairé. L’une d’elles s’ouvre, laissant apparaitre le visage blafard d’une jeune personne, un casque à micro sur les oreilles. De la violence, un déchaînement de violence. Un couteau. Du sang. Des lumières, rouges, bleues. Des hommes armés qui crient fort. Une petite pièce très sale, très triste. Une autre pièce, vaste, pleine de personnes... Un casque, parsemé d’une multitude de câbles.
Gontran ouvrit les yeux, percuté par la révélation. Un cadenas mental venait de voler en éclat. Il se souvenait.


Il ne s’était jamais appelé Gontran, mais Fabien Lepriseul. 
Il avait 45 ans, il était célibataire et en surpoids. Il avait une hygiène de vie déplorable et une calvitie précoce. Il vivait dans un minuscule appartement dans la banlieue de Rennes, et passait le plus clair de son temps sur son ordinateur, à jouer à un jeu de rôle massivement multijoueurs, dans un univers médiéval. Mais il n’était pas très doué. Son personnage, une femme chevalier hyper sexy, enchaînait souvent les échecs. Il faisait partie d’une guilde, et avec d’autres joueurs, allait régulièrement faire des “donjons”, des séries de combats contre des créatures de plus en plus fortes, jusqu’au boss final. Tous les autres joueurs étaient des gamins, il était le seul adulte. Il l’entendait, à leur voix. Lui, ne communiquait pas du tout, il avait écrit aux autres membres de la guilde qu’il n’avait pas de micro, mais c’était faux. Il ne leur avait jamais avoué son âge, il aurait eu trop honte. Les autres se moquaient de lui régulièrement. C’est vrai qu’il était vraiment nul, et pourtant, il essayait ! Il aurait donné n’importe quoi pour avoir un niveau supérieur à tous ces petits cons, et pour one-shot un boss devant leurs yeux ébahis. 
L’un d’eux, en particulier, l’agaçait. Son personnage, un barbare bodybuildé, ne manquait jamais une occasion de l’humilier en public, en pointant ses erreurs de stratégie devant les autres. Jour après jour, son ressentiment envers "DarKiller95” grandissait. Lorsque celui-ci donna son contact snapshat aux autres membres de la guilde, Fabien mena une rapide enquête sur internet. Il s’appelait en réalité Dylan Gautier, adorait l’équipe de foot du Paris-Saint-Germain et le soda “Dr Pepper”. Il avait 15 ans, et vivait chez son père, un garagiste dépressif. Il séchait régulièrement le lycée. Fabien finit par dénicher son adresse, qui par chance se trouvait dans la même ville que lui. Il s’y rendit en journée, gonflé de haine, pour donner une bonne leçon à ce petit trou du cul, alors qu’il savait son père occupé à son garage. Il lui asséna 37 coups de couteau, il le sait, il les avait comptés. Prévenue par les voisins, la police était arrivée peu de temps après. Garde-à-vue, prison, procès. Fabien fut condamné à une nouvelle forme d’enfermement, chimique celui-ci, apparu en réponse à la surpopulation carcérale ; Son corps était arnaché à un fauteuil médicalisé, aux côtés de dizaines d’autres condamnés. Des tuyaux reliés à ses divers orifices faisaient le travail de nourrissage et de vidange, pour le maintenir en vie, et un casque recouvrait son visage, jusqu’à son nez. Sa condamnation, c’était de rester “enfermé”, à vie, dans un PNJ sans importance, au cœur même du jeu qui l’avait vu basculer dans sa folie meurtrière...

Comme sur du papier à musique #1

Bonjouuuuur tout le monde !

Après un (petit) moment de réflexion, j'ai décidé de vous présenter ma dernière nouvelle. Vos retours m'ont été super précieux pour la précédente, et je ne doute pas que ceux que vous me ferez sur celle-ci m'aideront à la retravailler et à la peaufiner pour en faire un texte un peu plus pro :)

J'ai choisi, pour cette nouvelle, ainsi que pour la précédente, et pour toutes les futures, de demander à l'IA Midjourney de s'occuper des illustrations (je vous conseille d'ailleurs de retourner voir "Moisi", j'y ai ajouté des images). Comment, une dessinatrice qui fait bosser une IA ?! Oui, bien sûr, c'est bizarre, bizarre que j'aie recours à cette curiosité pour illustrer mes nouvelles, alors que celle-ci provoque de grosses angoisses dans mon milieu professionnel, à tous les créateurs d'images qui, déjà que c'est pas facile de trouver des boulots d'illustration, flippent de se voir remplacés par un machin qui te génère une image de dingue en quelques secondes, gratuitement... Mais Midjourney est fascinant et les images qu'il génère ont énormément de charme, un charme un peu étrange, un peu décalé, un peu chelou qui va bien, je trouve, avec les ambiances de mes récits (et par ailleurs, je serais absolument incapable de faire un tel travail moi-même...). Quitte à se faire remplacer par des robots, autant que ce soit volontaire, hein ! (M'en fous, Midjourney est peut-être super fort pour générer de belles images, mais il est nul en scénarios, et bim !).

Brefle, voici la dernière histoire que j'ai écrite, j'espère qu'elle vous plaira, je suis très curieuse d'avoir des retours !

 

COMME SUR DU PAPIER A MUSIQUE


Le quotidien de Gontran était terriblement monotone.


Gontran vivait aux abords d’un village, dans une modeste fermette, entourée d'arbres, de prairies et de petits chemins de terre bordés de murets en pierres. Ses possessions étaient chiches, quelques outils, une table, une chaise, une couche et une vache lui suffisaient. Il vivait simplement, et se contentait de peu.
Tous les matins, son voisin, Thierry le palefrenier, le saluait en passant devant chez lui. Puis c’était au tour de Perrine, la boulangère, de s’arrêter quelques instants pour lui acheter du lait et échanger quelques banalités : La météo. La fête de l’hiver, événement annuel très attendu qui réunissait tout le village pour une cérémonie festive, sur la place de la mairie. La relation supposée du maire avec l’institutrice... Après, il allait traire sa vache. C’était son moment préféré, la proximité avec sa bête le mettait en joie. Celle-ci se laissait faire sans sourciller. Il remplissait ainsi son seau de lait frais, une fois par jour, et ceci constituait l’essentiel de ses repas.
Et puis, le travail du bois. Gontran était menuisier, et il passait le plus clair de son temps à fabriquer des planches, et des planches, et des planches... Patrick, le bûcheron, lui livrait quotidiennement un tronc, que Gontran débitait consciencieusement sur sa vieille machine. Ensuite, il allait ranger les découpes obtenues dans son coffre-magasin, une boîte adossée à son portail, là où la veille, il avait rangé les précédentes. A leur place, il y avait des pièces de bronze, que Gontran empochait machinalement. C’était son travail, sa raison d’être.
La vie de la communauté se déroulait toujours de la même façon, jour après jour, mois après moi, année après année. Chaque journée était semblable à la précédente. La seule chose qui changeait, c’était les visiteurs.
Ils étaient nombreux à venir lui parler. Gontran n'avait aucune idée d'où ils venaient, mais la diversité de leur apparence lui évoquait des terres lointaines... Leur aspect, contrairement à celui des villageois, était bigarré, insolite parfois, comme si chacun tentait de se différencier des autres. Mais, pour lui, ils étaient semblables. Ils venaient tous lui poser la même question, et Gontran leur livrait toujours le même récit. Toujours.
Certains trouvent le plaisir de vivre dans la surprise, dans l’aventure, dans l’inattendu. Pas Gontran. Gontran était très heureux ainsi. Sa vie, réglée comme sur du papier à musique, lui convenait. Sans prétention, elle le structurait et lui donnait le sentiment rassurant que rien, ni personne, ne pourrait un jour briser ce bel équilibre, comme une douce mélodie dont on connait chaque note par cœur, et qu’on prend plaisir à retrouver, toujours intacte, à jamais inaltérable.

Jusqu’à ce matin-là.

Gontran, peu après son éveil, fut pris d’une pensée surprenante. Il avait envie d’apporter un élément nouveau dans sa vie. Du changement. L’idée saugrenue de creuser une mare dans son jardin faisait chemin dans sa tête. Celle-ci ferait face à la fenêtre de son atelier, celle devant laquelle il passait beaucoup de temps chaque jour à travailler le bois. Un point d’eau dans son champ de vision, probablement colonisé par diverses plantes et animaux, serait un enchantement visuel, un nouveau bonheur sans cesse renouvelé, à n’en point douter !
Le vieil homme finit son bol de lait, le nettoya, puis il se posta sur le banc devant sa maison, en attendant l’arrivée de Thierry. Le voici d’ailleurs, s’avançant sur le chemin, toujours ponctuel, toujours enjoué. Signe de main, signe de tête. Thierry était muet. Un bon gars, le cœur sur la main, ça oui ! Mais nul n’avait jamais entendu sa voix. Peu de temps après Thierry, venait Perrine. La boulangère était jolie, ses formes étaient harmonieuses et rebondies, à l’image des généreuses miches qu’elle portait jusqu’au marché du village. Son babillage, en revanche, était profondément inintéressant, mais Gontran s’y pliait de bonne grâce, celui-ci constituant l’essentiel de sa vie sociale. Si l’on exceptait bien sûr les questions des voyageurs. Mais Gontran n’en avait cure ; il savait qu’il ne les reverrait jamais, individuellement. Il lui était conséquemment impossible d’établir la moindre relation affective avec eux, et c’était très bien ainsi. De toute façon, la plupart d’entre eux ne montrait pas le moindre signe de considération à son égard. Certains même ne se contentaient pas de leur échange verbal, et rentraient sans aucune gêne dans sa maisonnette ! Ils n’y restaient que quelques secondes, celle-ci ne contenant rien de remarquable, mais Gontran détestait cela. Ils partaient ensuite sans le moindre regard pour le menuisier. Evidemment.
Ce jour-là, donc, Gontran, après le passage de Perrine, retourna dans sa demeure, se saisit d’une pelle et se rendit dans son jardin. D’habitude, à cette heure-ci, il allait s’occuper de sa vache, Lucette, mais aujourd’hui, son projet occupait toutes ses pensées. Il passa devant elle, et Lucette le suivit du regard, toute étonnée. Il lui flatta le museau puis, d’un pas déterminé, se posta face à la fenêtre de son atelier, et, sans attendre, planta sa bêche dans la terre. 
Il put ainsi creuser toute la journée sans être interrompu. Chaque fois que son outil s’abattait dans la glaise, Gontran ressentait une curieuse exaltation. Cela faisait si longtemps que son quotidien se déroulait de la même manière, que ce simple mouvement déclenchait en lui un délicieux sentiment de transgression. Plus le trou grandissait, plus il se sentait important, en fait. L’insignifiance de son quotidien avait fini par lui donner la ferme impression de n’être qu’une fourmi, un être vivant sans importance dont l’existence ne comptait pas. Il s'en accommodait, mais tout de même, s’il disparaissait, qui s’en soucierait ? Le monde était vaste, et pourtant, Gontran n’en connaissait qu’une fraction infinitésimale. Son lit, son atelier, son banc, son portail et sa vache. Pour le reste, ce qui se passait au-delà de sa fermette ne le concernait absolument pas, et le monde, dans toute son infinie grandeur, lui paraissait chaotique, dangereux, angoissant. Du moins, c’est l’idée qu’il s’en faisait. 
Le soleil baissait à l’horizon et la lumière se fit plus rasante. Epuisé mais satisfait, Gontran contempla longuement le fruit de ses efforts : un large cercle terreux se dessinait devant lui, pas bien profond encore, bien sûr. Il lui faudra plusieurs jours pour que le trou atteigne une taille suffisante. Mais ce labeur avait créé en lui quelque chose de nouveau. Il était fier. Fier de se prouver qu’il pouvait faire autre chose que débiter ses planches et traire sa vache. Qu’il pouvait agir sur son environnement, laisser une trace. Une fois qu’il serait mort, on pourra se dire “C’est la mare du Gontran !”. Et cette simple pensée le gonfla d’orgueil.
Il s'apprêtait à rentrer dans son foyer lorsqu’il fut saisi d’effroi : Mon Dieu, il avait oublié Patrick ! Le bûcheron arrivait toujours à 17h précise pour livrer sa marchandise. Mais Gontran n’était pas à son poste ! Il était 18h passé de 45 minutes, et tout à son occupation, il n’avait pas réalisé à quel point le temps s’était écoulé. Affolé, il se précipita sur le seuil de sa porte, et remarqua immédiatement le tronc, abandonné au milieu du chemin. Il imagina sans mal la stupéfaction de Patrick devant l’absence du menuisier. Ne sachant que faire, celui-ci s’était délesté de son bien à l’endroit de leur interaction quotidienne. Gontran porta le tronc jusqu’à son établi, et se mit au travail.

Alors qu’habituellement, tout le village était paisiblement endormi, une fenêtre, illuminée par la lumière tremblotante d’une bougie, trouait la nuit...

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Gontran était attablé devant son bol de lait. Il s’était éveillé à la même heure que d’habitude, et accusait le coup en tentant d’organiser ses pensées. Il était fatigué, son corps n’avait jamais connu de sollicitation aussi soutenue, suivie d’un sommeil raccourci. Qu’est-ce qui lui était passé par la tête ?! Une mare, on croit rêver ! Et pourquoi pas un stade olympique, tant qu’il y était ? Et pourtant, il avait la ferme intention de continuer. Il se sentait comme un minuscule rouage perdu au cœur d’une énorme machine qui se serait mis à bouger indépendamment du reste, au mépris de toute logique, de toute cohérence. Il finit rapidement son breuvage, puis sortit sur son perron. Il consulta la boite, dans laquelle se trouvait toujours le bois préparé la veille, et s’assit sur son banc, au moment où Thierry apparaissait sur le chemin. Signe de tête, salut amical. Quelques instants plus tard, c’est la silhouette menue de Perrine qui se découpa au loin. Gontran la laissa approcher, se leva et marcha jusqu’au portail.
“ Bonjour le Gontran. Il fait vraiment très beau aujourd’hui ! 
- Et oui, comme chaque jour, la Perrine. Alors, qu’apportes-tu donc au marché ce matin ?
- Deux beaux pains, et une brioche. Je ne devrais sans doute pas te le dire, mais j’ai vu Charlotte l’institutrice entrer chez le Maire, hier soir. Je ne veux pas être médisante, mais ce n’est pas très correct de sa part, tu ne penses pas ? 
- Bah ! Si ça se trouve, ils se retrouvent le soir simplement pour organiser la Grande Fête de l’Hiver !
- Tu as sans doute raison. Cette année, je suis sûre qu’elle sera magnifique ! J’ai hâte !”
En disant cela, elle écarta les anses de son panier, afin que le menuisier y dépose la bouteille de lait qu'il lui cédait quotidiennement. Mais il n’avait pas de bouteille à lui donner : la veille, il avait complètement oublié de traire Lucette !! Le restant de l’avant-veille avait servi pour son petit déjeuner. Perrine le regardait, le sourire figé, en attente de son bien. Sans ce lait, elle ne pourrait pas faire sa brioche du lendemain. C’était une catastrophe ! Gontran ne savait pas comment le lui dire. Un long silence gênant s’installa, Perrine le fixait toujours, et dans ses yeux passa une lueur d’incompréhension. 
“ Je suis désolé, Perrine, je n’ai pas de lait aujourd’hui.”
Elle resta un moment encore en suspens. Son expression changea subtilement, ses yeux s’écarquillèrent, son sourire trembla, un vent de panique sembla obscurcir un instant son regard. Elle finit par refermer son panier et se remit en mouvement.
“A demain, le Gontran, porte-toi bien !”.
En l’observant, s’éloignant sur le chemin en direction de la place du village, Gontran fut pris de fébrilité. Ouf !! Ça s’était bien passé. Son coup de folie de la veille avait bien failli mettre en péril l’équilibre délicat qui régissait son monde. Que lui, décide de bousculer son quotidien, c’était une chose, mais il ne fallait pas que cela influe sur le cours de l’existence de ses voisins ! Qui sait alors quelles pourraient être les conséquences de ses manquements ? Il se promit de ne plus commettre un tel impair, et alla directement dans l’étable retrouver sa chère Lucette. Alors qu’il était en pleine traite, un bruit de galop se fit entendre. Gontran ne pouvait pas s’interrompre immédiatement, et en finissant sa tâche, il analysait les sons qui lui parvenaient, blasé. C’était un visiteur qui, comme souvent, s’était introduit dans sa maison, en témoignait le bruit métallique de ses pas sur le plancher vermoulu. Gontran poussa un soupir agacé : il détestait vraiment cela. Ces étrangers avaient un comportement irritant, et même si Gontran ne possédait rien qui n’ait le moindre intérêt pour ces cuistres, il avait de plus en plus de mal à tolérer leur impudence et leur manque de respect à son égard. Las, il se leva et, son seau à la main, partit à la rencontre du malotru.
“ Hola, vieil homme. Peux-tu me renseigner ? Je cherche le château du seigneur Capellou. Par ailleurs, si d’aventure quelques denrées t’encombrent, je suis disposé à t’en délester, je chevauche depuis longtemps, et ma route est encore bien longue !
- Bien le bonjour, aventurier. Je ne suis qu’un modeste menuisier et si le cœur vous en dit, vous pouvez acquérir des planches de ma confection contre une pièce de bronze.”
Gontran lui indiqua la boite.
“Je ne connais pas le seigneur Capellou, mais en suivant la route, vous arriverez au marché du village dans lequel vous trouverez de quoi vous sustenter. Nul doute que les commerçants sauront vous indiquer ce que vous cherchez !”
L’intrus fit un tour sur lui-même, puis, sans autre forme de politesse, franchit le portail, remonta sur son cheval et continua sa route. Il n’avait même pas regardé la boite. Pourtant, Gontran savait qu’il reviendrait et qu’il lui achèterait des planches, il en avait besoin. Ils en avaient tous besoin. Pourquoi ? Gontran n’en savait fichtre rien, c’était comme ça. Chacun son rôle, chacun ses raisons, chacun sa place.
Il tourna les talons et alla chercher sa pelle. Il n’était que 9h30, il lui restait quelques heures pour continuer sa mare, avant que Patrick ne vienne lui livrer son bois. En arrivant dans son jardin, Gontran eut un choc. A l’endroit où il avait œuvré avec tant de vigueur, il n’y avait... Plus rien. Plus de trou. Rien qu’une surface herbue, inentamée. Comme si tous ses efforts de la veille n’avaient été qu’un rêve ! Gontran resta un moment interdit, paralysé. Comment cela fut-il possible ?! Est-ce qu’une force invisible, une volonté supérieure, avait décidé de gommer son travail ? Est-ce que sa pauvre décision à lui, modeste petit menuisier, d’agir à contre-courant sur sa vie avait éveillé quelque colère divine ? Était-ce de la magie ?
Ou alors, il avait juste rêvé. C’est possible, après tout. Improbable, mais possible. Il se serait endormi, inopinément, au cours de la journée précédente, et il avait imaginé qu’il creusait ce trou, bousculant ainsi la mélodie parfaitement rodée de son existence ? 
Confus et contrarié, il se remit à creuser. Foi de Gontran, il fera une mare ici, ainsi en avait-il décidé ! Alors qu’il creusait depuis deux bonnes heures, un nouveau bruit de galop retentit. Encore un ! C’est vrai qu’en y réfléchissant, la veille, il ne se souvenait pas avoir été interrompu par un de ces chevaliers. Ils se faisaient plus rares ces temps-ci, c’était indéniable, mais toute une journée sans en voir un, tout de même, c’était insolite. Voilà qui accréditait un peu plus la théorie du rêve ! 
Gontran posa sa pelle et se rendit devant sa maison. Tiens ? Celui-là portait un casque original, surmonté de deux énormes cornes rouges. Voilà qui ne devait pas être très pratique pour chevaucher, et accessoirement, Gontran trouvait que ça lui donnait un air parfaitement ridicule. L’échange fut bref, et l’étranger tourna les talons avant même que Gontran ait fini d’indiquer la boite ! Habitué à subir leur rudesse, Gontran haussa les épaules et retourna s’occuper de son trou sans plus y songer. Il s’arrêta à 16h55, précisément, admira un instant le cercle terreux, satisfait et éreinté, puis alla accueillir comme il se doit son ami Patrick chargé de son tronc.
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(à suivre)

Carrefour des tentations

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Dites, ça vous va si je publie une autre nouvelle dans ce blog la semaine prochaine ? Ou vous préféreriez que je reste uniquement dans la bd autobio ? Dites-moi ça dans les commentaires !

Le point crochet de l'été

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Pour ceux que mes tricotures intéressent, j'ai (enfin) créé une page instagram dans laquelle je ne poste que des photos de mes créations filaires ! https://www.instagram.com/melakatricote/

Adieu Apple

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Moisi #3

J'ai vu le médecin. Pour mon état général, il n'a rien trouvé. Il pense que je fais une bronchite allergique, comme ceux qui ont le rhume des foins. Je ne suis vraiment pas convaincue : t'en connais beaucoup, toi, des gens qui font des black-out de plusieurs jours à cause d'une bronchite ?? Je respire toujours difficilement, certes, mais j'ai aussi des troubles au niveau de la mémoire, une fatigue énorme, des crampes dans tout le corps et la bouche toujours pâteuse. J'en ai eu plein, des bronchites, dans ma vie, ça fait pas ça ! Pour mon bras, il m'a fait une prescription pour aller voir un dermato. Peut-être qu'il trouvera quelque chose, lui.

Je me sens frustrée. C'est vexant de sentir qu'on a un truc qui va pas, et de constater que les professionnels de la santé sont complètement largués. Je ne suis même pas sûre qu'il a compris les symptômes que j'ai tenté de lui décrire, il pense que j'ai exagéré, je l'ai bien vu dans son regard. La malade imaginaire. Pour lui, j'ai juste les bronches encombrées, je vous prescris du doliprane mais n'en abusez pas hein ahaha, une claque sur les fesses et bonjour chez vous madame !

Baltringue...

Je rentre chez moi, puis appelle le dermato. Evidemment, il n'a pas de place avant deux mois et demi… D'ici là mon souci aura disparu, ou alors il se sera étendu à tout mon corps !

Ce coup de fil a achevé de me vider de mon énergie. Je devrais me mettre à mes traductions, mon parrain en a besoin pour la semaine prochaine, et j'ai plus un rond. Faudrait que je retourne en cours, aussi. Rien que l'idée de faire tout ça me donne des vertiges, et me semble aussi insurmontable que si on me demandait d'organiser une expédition pour escalader l'Everest à cloche-pieds…

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J'émerge.

Je ne sais plus quel jour on est.

J'ai hyper soif, et un goût d'humus dans la bouche. C'est écœurant. Je me lève avec difficulté. J'ai beaucoup sué cette nuit, je me sens collante. Dans ma tête il y a un bourdonnement continu, qui embrouille totalement mes pensées. Des accouphènes, maintenant ? Je me dirige vers ma douche, et ne remarque même pas le moisi, revenu en force, qui recouvre à présent la totalité du mur, et déborde même sur les autres pans. Sous le jet tiède, je m'inspecte : mon problème de peau s'est étendu, lui aussi. Il recouvre mon épaule gauche, ma clavicule, et semble vouloir coloniser ma poitrine. Ça chauffe, mais ça ne fait pas vraiment mal. Je frotte longuement les zones abîmées au savon à l'amande douce, j'y mets toute l'énergie dont je suis capable. J'imagine ce que n'importe qui se dirait à ma place : « Pourquoi elle ne fonce pas aux urgences ? ». Je devrais être en panique, devant l'état déplorable de mon corps, mais je n'arrive à ressentir qu'une vague inquiétude. Je suis épuisée. L'idée même d'appeler le samu, ou qui que ce soit d'autre, c'est au-dessus de mes forces. Je sors de la douche sans me sécher, me traîne vers mon clic-clac encore chaud et m'écroule dessus. Qu'est-ce qui m'arrive bon sang ?! Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, à regarder mon plafond. Mes pensées sont hyper confuses. J'ai faim. Ah !! Ça, c'est une bonne nouvelle, non ? Une sensation normale, enfin ! C'est vrai que Jade m'a fait des courses il y a quelques jours.

Je me traîne jusqu'à ma cuisine, ouvre mon frigo. Je ne l'ai jamais vu aussi rempli depuis mon emménagement. Mon regard parcours les étagères, du fromage, des œufs, des yahourts, des crèmes dessert. Rien de tout cela ne me donne envie. Pourtant, j'ai la dalle ! Je referme le frigo, insatisfaite. Mon regard balaye l'endroit, et s'arrête sur le panier à légumes. Je saisis deux poivrons mous. J'aime pas les poivrons, c'est Jade qui me les a acheté, mais là, tout de suite, j'éprouve l'absurde désir de mordre dedans, comme ça, tout crus. Je les avale en quelques bouchées, le goût est vraiment pas terrible, mais curieusement, j'éprouve du plaisir. Une fois les deux poivrons avalés, je retourne me coucher.

Je suis réveillée en sursaut par mon téléphone. Merde, j'ai complètement oublié de rappeler ma mère ! Je décroche et émet un « bonjour maman » éteint.

« - Ma chérie !! Enfin, tu réponds ! Je commençais à m'inquiéter, ça fait presque une semaine que j'essaye de te joindre ! Tout va bien ?

- Oui, oui, ne t'inquiètes pas. Je suis malade, j'arrête pas de dormir.

- Tu es allée voir un médecin ?

- Oui maman. J'ai juste une grosse bronchite.

- Et tes cours ? Ça se passe bien ?

- Oui oui. »

Pas question de lui avouer que j'ai complètement décroché, moins de deux mois après le début de l'année. Elle ne comprendrait pas, et puis je n'ai pas l'énergie requise pour batailler contre elle à ce sujet.

- Et tes traductions ? Ton parrain m'a dit que tu étais en retard, il a essayé de te joindre aussi. Tu es sûre que tu vas bien, je trouve ta voix un peu enrouée ?

- Écoute, maman, je gère. Je comptais justement finir le mode d'emploi du Super Silence 2500 cet après-midi. T'inquiètes pas. Je t'aime. »

Je raccroche. Tout mon corps me démange. Et en même temps… En même temps, c'est pas désagréable. Le chatouillis est plus diffus qu'au début, plus... intérieur. La sensation devient curieusement voluptueuse. Je regarde mon bras, et ce que je soupçonnais sans oser me l'avouer m'apparaît dans toute son évidence : je moisis.

Mon bras est en train de moisir.

Les petits filaments blancs, non contents d'envahir ma salle de bain, envahissent à présent mon être. Mon bras n'est plus qu'une grosse boursouflure, dont certaines parties s'ornent d'une couche moussue. Je devrais crier, me gratter, appeler des secours, aller à l'hôpital ! Mais je n'en ai aucune envie. Au lieu de ça, je me rallonge, je prends mon ordi et lance Youtube. J'ai juste envie de regarder des trucs, et de penser à rien, comme quand j'étais fiévreuse, enfant. J'ai envie de confort. J'ai envie de dessins animés. J'ai envie de régression.

Je lance un épisode de « Miraculous Ladybug ». Pendant que Marinette et Chat Noir s'agitent à l'écran, je me fustige intérieurement. Qu'est-ce qui m'arrive ?! C'est pas moi, ce fatalisme. Je ne me comprends pas moi-même. La petite voix de la raison m'engueule, me dit de prendre ce téléphone, d'appeler les pompiers, ou le 112, ou Jade, ou ma mère, enfin n'importe qui qui pourrait me venir en aide. Que mes parents viennent me chercher pour m'éloigner de cet appartement qui se dégrade à vue d'œil. Je ne suis pas conne, j'ai bien compris que les moisissures de la pièce d'eau ont un rapport direct avec celles qui me dévorent le bras ! Que je me condamne en restant ici. Que quelque chose de terrible est en train de se passer. Que si je continue à ne rien faire, je vais finir par y laisser plus qu'un peu de peau… Mais j'en suis incapable. Quelque chose de plus fort que moi m'en empêche. Je suis dans une bulle dont les parois sont trop épaisses pour que je puisse m'en échapper ou que quelqu'un puisse m'entendre hurler à l'aide…

Soudain, la nausée. Une nausée immense, totale. Je bondis jusqu'à mon évier, et, prise de spasmes incontrôlables, je me vide. C'est hyper douloureux ! Je vomis mes poivrons, c'est aussi dégueulasse en ressortant qu'en entrant. Je coule de partout, bouche, nez, yeux, je vois plus rien, je chiale, j'éructe, les voisins doivent vraiment se demander ce qui m'arrive ! Ben non, je suis con, on est en pleine journée, ils ne sont sûrement pas chez eux…

Une fois la purge effectuée, une fois l'horrible sensation de crampes abdominales un peu calmée, je me sens mieux. Merde, mon tee-shirt est tâché, il pue. Je l'enlève, et constate avec détachement la desquamation de ma peau qui a à présent atteint mes deux seins et s'étale largement sur mon ventre.

Putain, j'ai faim. J'ai faim, j'ai vraiment très faim !!

J'inspecte à nouveau le frigo, mais toujours rien à l'intérieur ne me motive. J'ai hyper faim, c'est dingue, j'ai jamais eu autant la dalle de toute ma vie !

J'avise la casserole abandonnée sur les plaques. C'est le reste de riz à la cacahuète que Jade m'a préparé l'autre fois, complètement pourri. Ça pue, une horreur, le riz est gluant et la moisissure qui le recouvre est carrément noire. Je me jette dessus et avale tout en trois bouchées. Bordel de bordel, je fais vraiment n'importe quoi, je m'en rends compte hein, mais je ne contrôle plus rien. Une fois la casserole vidée, j'ai encore faim. Très très faim. J'ouvre le vélux, une odeur putride me fait tourner la tête vers la gauche. Il y a un pigeon crevé dans la gouttière, à quelques centimètres de ma fenêtre. Ça pue la mort.

Je m'en empare. Toute une partie du cadavre est grouillant d'asticots blanchâtres. N'importe qui de sensé aurait jeté la dépouille avec dégoût, n'est-ce pas ?

Je mords dedans. Le goût est absolument immonde. Le mélange de la chair putréfiée, des plumes, et les os qui craquent, c'est indescriptible. Je déteste, mais j'adore. Suspendue à mon vélux, je dévore mon pigeon mort comme je l'aurais fait d'un sandwich kebab. Pourvu que personne ne regarde vers ma fenêtre, imaginez : une nana hallucinée, les nichons à l'air, la peau toute dégueu, en train de bouffer un oiseau en décomposition ! Y a de quoi être traumatisé, non ?

 

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Une fois le volatile ingéré, je me détend. La petite voix de la raison dans ma tête est en totale PLS face à ce que je viens de faire, mais curieusement, mon corps semble apaisé. C'est de ça dont il avait besoin, faut croire. J'essuie ma bouche (j'avais un asticot qui se tortillait à la commissure des lèvres) et vais me réinstaller devant mon ordi. J'ai la tentation pendant une seconde de faire des recherches pour essayer de comprendre ce qui m'arrive (dis, Google, qu'est-ce que je dois chercher ? « je deviens un zombie » ? « je bouffe des oiseaux en putréfaction et j'aime ça » ? Est-ce qu'il y a un sujet là-dessus sur Doctissimo?) et puis finalement, je retourne sur Youtube. J'ai jamais eu beaucoup de volonté, c'est un fait. J'ai suçé mon pouce jusqu'à mes douze ans au moins. Entre nous, ça m'arrive encore de le faire, quand personne ne me regarde. J'ai jamais vraiment réussi à arrêter. Je me ronge les ongles, aussi. Heureusement que je ne fume pas, je serais totalement incapable d'arrêter…

Prise d'un besoin subit, je saisis Mona, mon doudou-girafe, et la colle contre moi. Ce geste me fait du bien, il achève d'éloigner l'angoisse qui me vrillait le ventre.

Je clique sur un documentaire d'Arte, sur les fourmis. J'ai toujours adoré les reportages animaliers. Le documentaire n'est pas lancé depuis cinq minutes que mon téléphone se met à sonner.

C'est mon parrain. Je ne réponds pas, et j'éteins mon smartphone.

En fait, le docu ne parle pas vraiment des fourmis, mais d'un champignon, l'Ophiocordyceps, qui se sert des fourmis pour se reproduire. Les fourmis qui ont respiré ses spores se mettent à avoir un comportement absurde. En fait, c'est le champignon qui les contrôle, il les force à grimper tout en haut d'une tige, de préférence dans un lieu de passage d'insectes, et là, la fourmi meurt, tout son corps moisit et le champignon se développe en s'en servant comme réservoir d'énergie ! Quand il est bien développé sur le cadavre de son hôte, il répand ses spores que d'autres fourmis respireront, et le cycle se répète… Le champignon zombifie ses proies. Et le plus terrifiant, c'est que les chercheurs n'ont pas trouvé de traces de cordyceps dans le cerveau des insectes infectés : le contrôle est uniquement nerveux. Les fourmis gardent conscience jusqu'au bout, mais leur corps est sous un contrôle externe.

 

Putain.

 

Putain de putain.

 

Je suis une fourmi.

 

Je comprends tout : ma fatigue, mon fatalisme, mon incapacité à faire quelque chose pour m'extirper de cette situation. Mon attirance pour la nourriture avariée. La tache dans la salle de bain.

Je comprends ce qui m'arrive, et je ne suis pourtant pas capable de faire quoi que ce soit pour casser la volonté du champignon.

Youtube enchaîne sur la vidéo suivante, un vieux sketch du Studio Bagel. Je souris, il est marrant.

Affalée au milieu de mon clic-clac, je réalise soudain que je suis paralysée. Impossible de bouger mes jambes, mon bassin semble pris dans une chape de béton, mes bras étendus sont tout raides, mes jambes, c'est bien simple, je ne les sens plus.

Putain.

Je vais mourir ici. Sur mon clic-clac. Le champignon a dû décider que c'était un bon endroit pour pouvoir s'épanouir.

Et le pire, c'est que… je me sens bien, à présent. J'ai pas peur. Mon corps ne me démange plus. Je suis dans la position optimale. Pas de crampes, j'ai pas faim, pas soif. Je suis bien. Apaisée. Le champignon doit bien avoir un effet neurologique, finalement. Mon corps immobilisé, je peux sonder mon ressenti intérieur sans rien pour le parasiter. Les filaments sont à l'intérieur de moi, je les sens évoluer dans mes veines. Il n'y a pas de doute, le moisi est en train d'envahir le moindre de mes vaisseaux sanguins. Il s'épanouit en moi, mange mes tissus, croît dans mes chairs.

 

Je m'appelle Célestine, j'ai 19 ans, et je suis en train de devenir du compost de mon vivant.

 

 

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« - À la une, à la deux, à la trois ! »

Des coups puissants retentissent contre le battant de la porte. Celle-ci ne met pas longtemps avant de s'ouvrir à la volée sous les assauts de la brigade de sapeur-pompiers de Saint-Denis.

 

Jade, inquiète après plusieurs semaines sans nouvelles de Célestine, aura fini par les alerter. Elle est venue toquer, deux fois. À la troisième, elle a été frappée par l'odeur. Une forte odeur de moisissures. C'est ce qui l'a décidée à contacter les pompiers.

 

En pénétrant dans la pièce, tout le monde se fige. Le spectacle qui s'offre aux yeux de la brigade est surréaliste. Impensable. Tout est suintant, des plaques de mousse verdâtre recouvrent toutes les surfaces, les murs, le sol, les meubles.

Au centre de l'unique pièce, sur ce qui semble être un canapé-lit déplié, trône un amas indistinct, cotonneux, filandreux, passant du blanc au vert-gris, duquel émerge une peluche-girafe. La forme est surmontée d'un énorme champignon au chapeau fièrement dressé. Devant l'amas putride, un ordinateur portable joue une vidéo de Squeezie.

 

L'air est saturé de micro-particules. Les hommes toussent.

Les cinq pompiers de la brigade de Saint-Denis enfilent leur masque à gaz, mais trop tard.

 

Ils ont respiré les spores.

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Moisi #2

Mercredi.

Assise sur la lunette, à peine éveillée, j'essaye de me remémorer ce rêve dans lequel j'étais plongée il y a moins de cinq minutes. C'est fou comme on oublie vite, les rêves. Alors que les impressions sont toujours là, mais impossible de les verbaliser, ça m'échappe. Au moment de me retourner pour attraper le PQ, mon mouvement reste en suspens : je viens de remarquer un truc. L'affiche des Pink Floyd. Sur les bords, il y a quelque chose de bizarre... je reporte donc mon mouvement vers la punaise du coin en haut à gauche, je l'enlève, et là, je pousse un juron étouffé. La tache est carrément revenue, en force, et elle a super grandi, elle fait à présent toute la taille de l'affiche A4 !! Et elle est poilue et tout ! Je reste un moment à observer sa surface duveteuse. J'ai du mal à organiser mes idées. C'est fou quand même, cette matière ! De la barbe-à-papa. Du coton. Du nuage... ça a l'air doux. Du bout des doigts, tout doucement pour ne pas les écraser, je frôle les minuscules filaments blancs. Je ne les sens même pas, c'est comme s'ils n'existaient pas vraiment, comme s'ils étaient faits d'une substance impalpable, une sorte d'ectoplasme. Prise d'une impulsion soudaine, je saisis l'éponge au bord du lavabo et je frotte. Les filaments disparaissent immédiatement, et le frottement décolle aussi des petits bouts de peinture qui s'écrasent au sol. Et merde. Ça fait tout crado, là ! Je sens que le placo, en dessous, est devenu un peu mou. Bon. J'ai pas le temps pour ça, ce matin. J'appellerai l'agence tout à l'heure. En attendant, je remets le poster en place, je m'essuie, et reprends le cours de ma matinée. Trois minutes plus tard, en sirotant mon café, je pense complètement à autre chose, et, bien entendu, j'oublierai d'appeler l'agence…

 

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On est vendredi, j'ai invité Jade. On devrait réviser nos cours, mais au lieu de ça, on a prévu de se faire une LAN jusqu'à pas d'heures… Il se trouve que madame Jade est une joueuse invétérée et qu'elle adore les jeux de stratégie, comme moi ! Du coup, on va se faire une partie de Civilization VI en bouffant des sushis, chouette programme, non ? J'ai pris les Romains, elle, les Babyloniens. On culpabilise même pas : je crois qu'elle est autant passionnée par ses études que moi...

Alors que je m'apprête à installer ma troisième colonie, Jade m'interpelle depuis les toilettes :

- Dis donc, t'as une sacrée tache de moisi là hein !

- Ouais, je sais. Elle veut pas partir. Mais t'es pas censée la voir, j'ai mis un poster dessus !

- Y sert pas à grand chose ton poster...

Bruit de chasse d'eau, hop, elle est de retour et nous replongeons toutes deux dans nos tactiques militaires... Vers 3h du matin, vannées, on s'écroule sur le clic-clac en oubliant complètement de nous laver les dents.

 

Jade s'est levée avant moi. Il doit bien être 11h, on s'éveille doucement. Elle est partie aux toilettes, j'active la bouilloire.

- Oh putain !

- Quoi ?

- Euuuh... C'est normal que la tache de moisi, là, elle fasse le double d'hier ?! T'as un dégât des eaux dans le mur, c'est pas possible !

Je la rejoins, et je regarde, perplexe, le mur qui fait face aux toilettes. La tache a littéralement dévoré le tiers du mur. Elle s'insinue à présent derrière le lavabo, et elle touche le miroir qui le surplombe. Mon poster de Dark Side of The Moon semble tout petit à présent, et inutile, je le retire. Puis je caresse le mur pour tenter d'en évaluer le degré d'humidité. Mon mouvement détache une myriade de petits bouts de plâtre qui s'écrasent au sol. C'était bien la peine de tout repeindre, tiens !

- Bon, j'appelle l'agence.

- Ils ne te répondront pas, on est samedi, me rétorque Jade.

- Je me mets un post-it sur le bureau pour penser à le faire lundi, alors !

- Première chose à faire : appeler un plombier pour repérer et réparer la fuite. Ensuite... Tu as de l'essence de tea tree ?

- C'est quoi ça ?

- De l'huile essentielle ! C'est un antifongique. Tu peux en badigeonner ton mur, normalement ça devrait l'assainir.

- Ok ok, je ferai ça. Tu prends des corn flakes, ou tu veux que j'aille nous choper des pains au chocolat en bas ?

 

Lundi. Aujourd'hui, j'ai décidé de ne pas aller en cours. J'ai appelé l'agence qui m'envoie un plombier cet après-midi, et je suis allée chercher l'huile essentielle dans la pharmacie du coin de ma rue. Quand le plombier sera passé, et qu'il aura arrêté la fuite, je traiterai le mur. En attendant, je crois que je vais aller me recoucher : je me traîne une vieille migraine nauséeuse depuis le réveil, je sais pas pourquoi. Je dois avoir attrapé un virus à la con.

 

Quand la sonnerie retentit, j'émerge d'un coup. La vache, j'ai écrasé sec ! J'essuie le filet de bave qui me relie à mon oreiller et je me dirige, chancelante, vers la porte. Heureusement je m'étais endormie habillée, mais je dois avoir une drôle de tronche en ouvrant le battant. Le plombier, un grand type tout maigre, affiche un sourire goguenard. Je lui indique la salle de bain, puis je vais me faire un café. Bordel, j'ai toujours aussi mal à la tête ! Ça cogne là-dedans comme si une équipe de BTP avait entrepris des grands travaux dans mon crâne. J'avale un cachet de paracétamol en me grattant frénétiquement le bras gauche. C'est pas la grande forme.

Le type sort des toilettes après 10 minutes.

«  - C'est pas une fuite. La tuyauterie, elle passe pas dans ce mur, madame.

- Hein ? Mais euh, comment ça ?

- Ben, je vous montre, regardez, l'eau, elle passe là, vous voyez ? »

Il m'indique le pied du lavabo. « Et votre ballon d'eau chaude, il est derrière la douche. La tuyauterie elle fait ce trajet-là, puis elle part dans les niveaux inférieurs. Elle ne passe pas dans votre mur.

- Mais… d'où vient le moisi, alors ?

- Ça, je peux pas vous dire. On serait au rez-de-chaussée, je vous dirais c'est l'humidité du sol qui remonte dans la paroi, mais là, au cinquième… Peut-être que ça a un rapport avec vos voisins ? Peut-être qu'ils font un élevage de varans et qu'ils ont un terrarium tropical juste en-dessous de votre pièce d'eau ? »

Il a l'air satisfait de sa blague, mais ravale vite son ricanement devant mon expression mi-perplexe mi-agacée. « Ça peut pas venir d'une fuite dans la toiture ? » lui demandé-je. « Je ne pense pas, le plafond et le haut du mur comporteraient des dégradations, des coulures, mais ce n'est pas le cas » me répond-il en se dirigeant vers la porte d'entrée.

Bon. J'ai donc un mur moisi sans aucune raison. Après tout, le moisi, c'est pas si grave. On vit avec. On le mange, même, et on en fait des médicaments. Le moisi est notre ami, finalement. De toute façon, je suis trop fatiguée pour partir en guerre contre lui. Qu'est-ce que je suis fatiguée ! Pourquoi je me sens aussi molle ? J'ai clairement attrapé quelque chose. Une démangeaison suspecte me dévore le bras gauche, je tousse et peine à reprendre mon souffle, ça bourdonne sous mon crâne. Si ça se trouve, j'ai chopé le covid !… En traînant les pieds, je vais me remplir un bol avec de la soupe instantanée que je chauffe au micro-ondes, puis je retourne dans mon clic-clac et passe le reste de ma journée à comater en regardant des vidéos dont je ne comprends que la moitié.

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Ce matin, ça ne va pas vraiment mieux. Je me réveille avec la tête prise dans une chape de béton. Il faut que j'aille acheter un test, si j'ai le covid, alors il faut que je prévienne le plombier qui est passé hier ! Et Jade, et l'université. Pfff, quelle galère…

Après avoir avalé mon café, accompagné de deux dolipranes (le p'tit déj des champions !), j'enfile mon manteau, mets un masque, attrape mon sac puis je me rends à la pharmacie. Je vais en profiter pour parler à la pharmacienne de cette sensation de chatouillis dans le bras, elle aura peut-être une pommade à me recommander.

Dix minutes plus tard, je rentre dans l'appartement et sors l'autotest fraîchement acquis de son sachet. J'adore me fourrer des machins profondément dans le nez au réveil, c'est ma grande passion ! Une fois mes narines bien récurées, je vais me refaire un café en reniflant. Qu'est-ce que c'est désagréable, ce truc ! Cela dit, ma migraine s'est un peu calmée, je commence enfin à émerger. Pour fêter ça, un petit pipi (oui, bon, on a les joies qu'on peut hein). À peine installée sur la lunette, je pousse une exclamation de surprise : la tache a encore grandi, elle mange maintenant à peu près la moitié du mur ! Les petits champignons semblent en pleine forme, eux, leurs filaments se dressent fièrement dans toute leur multitude, couvrant certaines parties du mur d'une mousse blanche du plus bel effet. Prise d'une soudaine impulsion, je vais remplir une bassine avec de l'eau chaude, j'y verse de la javel et l'intégralité du flacon d'huile essentielle de tea tree. Armée d'une grosse éponge, j'entreprends de recouvrir entièrement la zone problématique avec mon mélange bactéri-fongicide. C'est pas des mini-champignons de merde qui vont faire la loi dans cet appart', foi de Célestine ! Et tant pis si ça ruine la peinture encore toute neuve…

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Une fois la corvée effectuée, à bout de souffle, je m'écroule dans mon pieu, emplie du sentiment satisfaisant d'avoir fait ce qu'il fallait, et je m'endors à peu près immédiatement, sans même penser à regarder le résultat de mon autotest.

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J'émerge péniblement du sommeil, réveillée par des coups sur ma porte. J'ai l'impression de m'extirper de sables mouvants, mentalement. C'est en traînant les pieds et avec des pensées confuses que j'ouvre le battant.

Jade se jette sur moi, toute en dynamisme et en fracas.

« - Célestine !! Tu vas bien ?? Pourquoi tu ne viens plus en cours, pourquoi tu réponds pas à ton téléphone ?? Je commençais à m'inquiéter sérieusement moi !»

Hein ? Holala, il y a beaucoup trop d'énergie dans cette personne, j'ai du mal à saisir de quoi elle parle, elle dit trop de mots trop vite, les trilles aigües de sa voix me vrillent la cervelle.

Pour toute réponse, je tourne les talons, laissant la porte ouverte, pour aller activer la bouilloire. Je sors deux tasses, y ajoute deux fois deux cuillères de café instantané, deux sucres, puis, pendant que l'eau chauffe, je me mets en quête de mon téléphone. Ah ! Il est là. Et en effet, sa batterie est vide. Je le rebranche, puis j'attrape le masque sur la table basse, l'enfile, et me tourne enfin vers Jade, qui est restée silencieuse pendant tout ce temps, apparemment estomaquée par mon absence de réponse…

« - Je suis pas venue à l'université parce que j'attendais le plombier, et puis chuis malade. J'ai le covid. » En disant cela, je me tourne vers l'autotest, pour constater immédiatement que celui-ci n'affiche que la barre de test. Je suis négative.

« Ah non tiens, en fait j'ai pas le covid. J'ai dû choper une grippe, une bronchite cheloue, un truc du genre » Ma phrase se finit dans une quinte de toux. « Mais t'inquiètes pas, dans deux jours ça sera terminé. Je reviendrai en classe en fin de semaine, quoi. 

- En fin de semaine ? Mais c'est déjà la fin de semaine !

- On n'est pas mardi ?

- Euh... Non, Célestine, on n'est pas mardi, on est vendredi !

- HEIN ?! 

Mon téléphone émet à ce moment quelques tintements, signe qu'il a suffisamment rechargé pour pouvoir se rallumer, et que j'ai reçu des messages sur mon répondeur. Bordel, j'ai dormi trois jours ?! Je regarde l'écran, évidemment, c'est ma mère qui a essayé de me joindre, à de nombreuses reprises. Je la rappellerai tout à l'heure. La tête me tourne, je me laisse tomber sur mon lit.

- Tu croyais vraiment qu'on était mardi ? Mais qu'est-ce que tu as fait toute cette semaine ?

- Euuuh... je... j'ai fait venir le plombier, j'ai traité le mur avec du fongicide, je suis allée à la pharmacie, j'ai fait le test, et... »

Ma phrase reste en suspens. C'est un trou noir, littéralement, qui a effacé ma semaine. Je réalise que je n'ai probablement rien avalé depuis... Ben depuis lundi soir, en fait. Je suis prise de tremblements.

- Je... je crois que j'ai rien mangé de toute la semaine » dis-je d'un air pitoyable, en regardant Jade d'un regard mouillé. Celle-ci pose enfin son sac, enlève son manteau, me touche le front et me dit, avec un air franchement désolé : « Ma pauvre, t'as besoin d'aide. T'as des trucs à manger ? Je te prépare un repas. »

Je lui indique un placard. Jade regarde ensuite dans le frigo, renifle le contenu de deux trois pots et flacons, et entreprend de faire chauffer de l'eau dans une casserole. Au bout de vingt minutes d'agitation aux fourneaux, elle me tend un bol rempli de riz thaï, surmonté d'un mélange de crème de coco et de beurre de cacahuète fondant. Ça sent hyper bon.

« C'est con que t'aies pas quelques légumes, c'est délicieux avec du brocoli ! Tu sais quoi ? Pendant que tu manges, je vais aller te faire des petites courses, t'as vraiment plus rien… Faut pas te laisser aller comme ça, ma belle ! Tu vas guérir, hein, et la guérison, ça passe par la bouffe ! À tout de suite ! »

Heureusement que je l'ai, celle-là. Ça fait du bien de se sentir prise en main. Dans le silence soudain de son absence, je mâchonne mon plat (Elle se débrouille hyper bien en cuisine, Jade, c'est vachement goûtu son truc !) en essayant d'organiser mes pensées. Qu'est-ce qui m'arrive ? J'ai déjà été malade un paquet de fois, comme tout le monde, mais je n'ai jamais eu de black-out de plusieurs jours, comme ça ! Faudrait peut-être que j'aille voir un médecin… Mais c'est compliqué, mon médecin de famille est à Angers, et je vais quand même pas y retourner pour une consultation ! Il va falloir que j'en trouve un nouveau, ici, et je sais déjà que ça va être la galère : Paris ou pas, tout docteur a sa patientèle et c'est connu qu'ils sont réticents à accueillir de nouvelles personnes dans leur planning… En réfléchissant à tout ça, je me gratte, j'ai toujours ces fichues démangeaisons, c'est pénible ! Hé mais c'est vrai, j'ai une pommade ! Je sors le tube d'Onctose que la pharmacienne m'a conseillé, et remonte ma manche. Merde ! Mon bras est recouvert de plaques. J'avais pas capté que c'était à ce point ! Ma peau, plus épaisse par endroits, affiche un panel de nuances colorées, allant du rougeâtre au violacé, tirant sur le gris. Là où j'ai le plus gratté, c'est carrément rouge carmin ! Qu'est-ce que c'est que ces conneries ?! Perdue, ne sachant pas trop comment réagir, je vide la moitié du tube sur mon bras et me met à le frotter frénétiquement. Putain, c'est pas vrai, c'est le pompon, me voilà avec une affection dermatologique en plus ?! À cet instant, mon souhait le plus cher serait de redevenir enfant, c'est trop bien quand tu es petit, quand t'as un souci que tu comprends pas trop, tu t'en remets aux adultes et puis voilà. Ma mère m'aurait amenée chez notre docteur, il m'aurait prescrit des sirops aux goûts artificiels et sucrés, elle m'aurait installée au lit avec des BD et des dessins animés, me chouchoutant, m'apportant des gâteries, et je n'aurais eu à me soucier de rien d'autre que du prochain DVD que j'allais glisser dans le lecteur… Elle et papa s'occuperaient de tout le reste. Les enfants ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont !

J'en suis là de mes réflexions quand trois coups retentissent contre ma porte d'entrée. Jade est de retour, les bras chargés de victuailles. Je lui dis merci, en essayant de mettre toute la reconnaissance du monde dans ce merci, pendant qu'elle dépose les produits dans ma micro-cuisine. Finalement, Jade, c'est un peu ma maman de remplacement : Elle est là pour me soutenir dans les pires moments, elle est ma lumière dans l'obscurité, elle est mon mât solide sur un navire pris dans la tempête... Mais Jade doit partir. Elle me laisse le numéro de son médecin sur un bout de papier et prend congé.

Je vais prendre une douche, ça m'aidera peut-être à faire passer cette sensation de démangeaison qui est en train de m'enflammer littéralement ? J'inspecte mon corps, bon, ça va, il n'y a que mon bras gauche qui a fait une réaction épidermique, ouf ! Et, au moins, je suis débarrassée du problème de moisissures dans ma salle de bain… En rentrant dans la pièce d'eau minuscule, je jette un œil au mur : il est à peu près propre. À peu près, parce que mon récurage au tea tree a clairement abîmé la peinture, qu'on voit encore des moirures légèrement rosâtres par endroits, qu'à d'autres la couche supérieure de placo semble fendillée, mais bon, je préfère ça à avoir une salle de bain toute moisie !

(à suivre)

Moisi #1

Je m'appelle Célestine, j'ai 19 ans et je suis étudiante en droit social à l'université Paris 8, à Saint-Denis. Issue d'une famille modeste d'agriculteurs angevins, je viens de débarquer à la capitale, la tête pleine d'espoirs ; enfin, une nouvelle vie s'offre à moi ! Je m'attendais à galérer pour louer un appartement, comme tous mes amis d'Angers me le prédisaient, mais finalement, j'ai trouvé très vite mon bonheur : une chambre de bonne sous les toits, pas loin du périph', qui sera le petit nid douillet idéal pour me permettre de prendre mon envol, à un prix tout à fait raisonnable, une super bonne affaire, trouvée sur Le Bon Coin en quelques jours ! Je me sens privilégiée.

Bien sûr, c'est minuscule. À peine 16m2. Mais je m'en fiche, moi, ce que je voulais, c'était vivre seule. La coloc', très peu pour moi : je n'aime pas l'idée de partager mon quotidien avec des gens, j'ai mes petites habitudes et je n'avais aucune envie de laisser des inconnus entrer dans mon intimité...

C'est petit, mais parfait pour moi, de toute façon, je ne possède pas grand chose : mes bouquins, Mon doudou-girafe, Mona, qui me suit partout depuis ma naissance, quelques vêtements, mon ordinateur portable et mon smartphone. Mes parents m'ont filé le minimum vital pour mon installation : le vieux clic-clac de la salle de jeux, une étagère ikéa franchement défraîchie qui était dans ma chambre, une belle planche et deux tréteaux qui me serviront de bureau et de table à manger, une lampe, un four à micro-ondes, une bouilloire électrique et quelques éléments de vaisselle. Rien de plus, de toute façon, il n'y a pas la place, et puis je n'ai pas de gros besoins. Dans l'appart', il y a une mini-cuisine équipée d'un tout petit frigo (je ne savais même pas qu'ils en faisaient de cette taille !) et d'une micro-gazinière à deux plaques. Tout ce qu'il me faut pour constituer mon « kit de départ » d'entrée dans la vie d'adulte !

Quand on a visité l'appartement, j'ai tout de suite été séduite par la vue, donnant sur les toits de Saint-Denis. Moi qui ait passé mon enfance dans une ferme immense, paumée au milieu des champs, je n'aurais pas pu rêver meilleur déracinement que ce petit refuge au plafond penché, tout en haut d'un immeuble Haussmannien au cœur d'un quartier populaire dans une ville immense, fourmillante de vie, à mille lieues de tout ce que j'avais pu connaître jusque là ! Le cœur en fête, j'ai dit « oui » à l'agent immobilier avant même qu'il ait fini de me sortir son speech. Bien sûr, l'endroit n'était pas parfait, la peinture défraîchie se paraît de quelques moirures suspectes par endroits, la plomberie était ancienne et le plancher grinçait, mon père faisait un peu la grimace, mais qu'importe, le prix était vraiment attractif et la vue était à tomber. Nous avons signé les papiers sur place, à même le sol, et le soir même, mes parents sont repartis, me laissant fatiguée mais ravie, au milieu de mes meubles posés n'importe comment et de mes cartons à déballer. Seule, enfin !

Il est difficile de décrire l'exaltation que j'ai ressenti en dégustant mon premier repas de femme indépendante, un bol de nouilles chinoises enrichi de crevettes fraîches, accoudée au vélux... Le soleil se couchait, nimbant les toitures de reflets orangés, les rumeurs de la ville s'apaisaient, je distinguais quelque part sur ma droite les sonorités familières de « Wish you were here » des Pink Floyd, un album que je chérissais depuis toujours, comme pour me souhaiter la bienvenue. Ça sentait le mafé, des roucoulements réguliers m'informèrent de la proximité d'un nid de pigeon, quelque part quelqu'un éternua, au loin il me semblait percevoir les râles d'un couple en pleine action. Bruits de sirène de police, rires, tintements de vaisselle, pleur de bébé... Toute cette vie qui se déroulait autour de moi m'emplissait de félicité. Moi qui n'avais connu jusque là que le chant des tourterelles du jardin, celui du coq de la voisine, les aboiements de chiens et le ronronnement des moteurs de tondeuses ou du vieux tracteur de papa, je mesurais toute l'étendue de mon changement de vie au travers de la bande-son qui m'entourait. La bande originale de ma vie.

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Je dois bien avouer qu'après deux semaines depuis le déménagement, l'excitation du début retombe un peu. J'ai commencé les cours à l'université, et ceux-ci m'ennuient plutôt pour le moment. J'espérais me faire des amis, mais les étudiants que je croise sont tous plus ineptes les uns que les autres. C'est vrai que je suis d'un naturel plutôt réservé, mais les autres élèves, en tout cas ceux avec qui j'ai eu l'occasion d'échanger depuis la rentrée, me semblent superficiels, leurs préoccupations m'apparaissent futiles, voire complètement stupides. Entre Wendy et son obsession capillaire, Jonathan et Lucas les fanas de foot, ou Lola qui ne parle que de crypto-monnaie, j'ai clairement pas encore trouvé le moindre atome crochu avec qui que ce soit. Ça viendra, j'espère. Parce que parti comme c'est, je vais me retrouver à passer toute mes soirées seule, moi. J'aime bien la solitude, hein, mais bon. Je la voyais pas vraiment comme ça, la vie d'étudiante...

Mes parents m'aident en me versant un tout petit pécule. C'est vachement sympa de leur part, quand même, parce que je le sais qu'ils ne roulent pas sur l'or, loin de là ! Ils sont à la retraite, et ils viennent de terminer de payer le crédit de la ferme. Du coup, ils ont reporté leur virement mensuel sur mon compte, ce qui suffit à peine pour le loyer, l'électricité et l'abonnement internet, mais c'est déjà bien ! Au moins, ça me permet de ne pas avoir à chercher un travail en plus de mes études. Je fais quand même quelques traductions à côté, pour la boite de mon parrain, une société qui vend des aspirateurs. Je dois traduire des modes d'emploi du russe au français, un boulot particulièrement chiant, mais qui a le mérite de me rapporter à peu près de quoi me nourrir quotidiennement, et puis maintenant je suis incollable en aspirateurs ! Et je mange beaucoup trop de nouilles déshydratées…

Je suis une fille de rituels. J'aime bien, ça me rassure. Chaque jour, je démarre ma journée de la même manière. Dès la sonnerie du réveil, je m'étire, me lève, je remplis ma bouilloire et l'enclenche. Je prends une tasse, y verse deux cuillères de ricoré, deux sucres, et pendant que l'eau chauffe, je vais me passer de l'eau sur le visage et faire mon pipi matinal. Ensuite, je déguste mon café en petites lampées, en grignotant une madeleine. Une fois repue, je m'habille, me coiffe, un brossage de dents rapide, un trait d'eye liner sur les yeux, puis je prends mon smartphone, mon sac, et je pars en cours. J'aime pas prendre ma douche le matin, je trouve le contact de l'eau trop brutal au réveil. Je suis plus douche du soir, juste avant de me pieuter, j'adore être toute fraîche sous ma couette...

Bon, mais, là, j'en suis encore au pipi du matin.

La salle de bain est littéralement microscopique, il y a juste la place pour le chiotte, une petite douche et un micro-lavabo surmonté d'un miroir tavelé de rouille. Il n'y a même pas de fenêtre. Quand je me tourne pour attraper le rouleau de PQ, mes coudes cognent contre le mur. Il faut que je m'installe une petite étagère suspendue, je pense avoir la place au-dessus des toilettes, j'ai toujours adoré lire sur le trône mais là, je n'ai même pas l'espace pour ranger un livre !

J'en étais là de mes réflexions, encore toute embrouillée par le sommeil, quand je l'ai remarquée. La tache.

Juste au niveau de mes yeux, en face de moi.

Ovale, plus pointue vers le bas. Elle me fait penser à la forme de la Corse, un peu.

Une tache d'humidité, légèrement poilue sur son pourtour.

Une tache de moisi.

Je ne l'avais pas vue, les jours précédents. Est-ce qu'elle était déjà là ?

Rien d'étonnant. Un appartement si petit, si ancien, sous la toiture, c'est humide, déjà. Est-ce qu'il y a ne serait-ce qu'une aération dans cette pièce ? Ah oui, au-dessus de la douche, il y a un tout petit soupirail. Un soupiraillounet. Vu la vétusté générale de l'appartement, il est fort probable que la VMC ne fonctionne plus... Il me faudra laisser la porte de la salle de bain ouverte, pour éviter que le phénomène ne s'étende...

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Ça y est, je me suis fait une pote ! Elle s'appelle Jade, elle adore dessiner et la musique métal. Elle est un peu déjantée, et elle est fan de mangas. J'aimerais bien l'inviter chez moi un soir, mais… J'ai un peu honte. Depuis mon installation, j'ai négligé l'appartement. J'ai déballé mes cartons, posé mes meubles, mais j'ai pas encore trouvé le courage de donner un coup de peinture, de m'approprier vraiment l'endroit en y apposant une déco, quelques plantes vertes, des trucs comme ça…

Alors, j'ai décidé de me prendre en main. On est vendredi, et je reviens tout juste du magasin de bricolage, en bas de ma rue. J'y ai acheté un gros pot de peinture blanche, un rouleau, une étagère à fixer au mur pour les toilettes, un rouleau de bâche pour protéger le sol et les meubles des taches, un déshumidificateur (ça se présente sous la forme d'une boite en plastique dans lequel on inclut un gros sachet de minéraux sensés capturer l'humidité ambiante), et un petit escabeau. Ces achats auront bien entamé ma réserve, mais il faut ce qu'il faut ! Foi de Célestine, à la fin du week-end, mon appart' un peu défraîchi aura une bien meilleure allure ! Voilà qui devrait me redonner la pêche, et la motivation qui me fait défaut pour prendre à bras le corps mes études et ma nouvelle vie sociale !

Allez, au boulot !

Je déplace les meubles au centre de la pièce, je les recouvre avec la bâche, je lance ma playlist préférée et c'est parti ! Mon rouleau danse au rythme de la musique, recouvrant peu à peu les murs jaunasses d'un blanc immaculé. C'est la première fois de ma vie que je fais ce genre de truc, et je ne m'en sors pas si mal ! En quelques heures, la pièce principale est déjà bien plus agréable. Adieu les moirures, bye-bye les traces suspectes ! C'est l'avantage de vivre dans un lieu exigu : la réfection est rapide. Je contemple mon travail, satisfaite. Je m'attendais à ce que ce soit fastidieux, mais finalement, pas tant que ça. Demain matin, j'appliquerai une deuxième couche, et ça sera par-fait !

Maintenant, la salle de bain. Ça va pas être simple de s'y mouvoir, mais la surface à peindre est si réduite que ça ne devrait pas me prendre trop de temps.

Tiens ? La tache a grandi. Elle fait bien le double de l'avant-veille, quand je l'ai remarquée pour la première fois. Il doit y avoir une fuite dans les murs, je suppose… Il faudra que j'en parle à l'agence. Bon, mais avec un bon coup de blanc, plus l'action du déshumidificateur, elle ne devrait plus me narguer trop longtemps celle-là ! C'est avec une vraie satisfaction que je la recouvre d'une épaisse couche de peinture. Hop, disparue, la tache. En une heure, c'est fait, et c'est avec un profond sentiment de plénitude que je m'installe sur mon clic-clac, dans mon foyer tout en bordel, devant une pizza et un film coréen sur Netflix.

Le lendemain, je parachève mon œuvre. Une dernière couche (pour terminer le pot), puis je remets les meubles en place, je replie la bâche et me tape un bon nettoyage (franchement, j'ai assuré : il n'y a presque pas de traces sur le plancher !). Pour finir, je cloue l'étagère dans les toilettes, et j'y place quelques albums de BD et le dernier volume du manga « l'Attaque des Titans », que je n'ai pas encore eu le temps de lire, et pour la dernière touche, je pose un joli petit cactus que je viens d'acquérir sur le coin de mon étagère ikéa, juste à côté de la fenêtre… On est dimanche, je suis fourbue, mais heureuse. Mon appartement a l'air tout neuf ! Il sent encore beaucoup les solvants, mais ça disparaîtra vite. Dès le week-end prochain, j'invite Jade à manger.

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Mon réveil sonne. Je m'étire, me lève, enclenche ma bouilloire. Puis je me traîne jusqu'à la salle de bain, je frotte mon visage sous le jet, et je m'installe sur les cabinets.

Mon regard embrumé se pose automatiquement sur l'emplacement de la tache. Oh, merde ! On dirait qu'elle commence à ressortir… malgré les deux couches de peinture, je distingue nettement ses contours, un peu plus sombres. Bon, c'est pas grave, hein, je vais pas en faire une maladie ! Je me relève, et avant de me servir mon café, je fouille mon carton à dessin pour en extraire ce que je cherchais : un poster de la couverture de l'album « Dark Side of the Moon » que j'avais dans ma chambre à la ferme, et quatre punaises. Elle fera moins la maligne, la tache, une fois planquée derrière les Pink Floyd !

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« - Nan, mais jure ! Il est trop mimi ton appart' !
- C'est petit, hein ?
- Mais tu rigoles, plus c'est petit, plus c'est mignon ! Répond Jade, en se précipitant vers la fenêtre.
- Hanlala, en plus la vue de dingo !!
Un sentiment de fierté vient gonfler ma poitrine. C'est effectivement une vue « de dingo », c'est bien ce qui m'a séduite en premier lieu !
- Hooo, le mini-cactus !
Jade a déjà délaissé la fenêtre et arpente maintenant mon appart' en poussant des cris de belette à chaque fois que son regard se pose quelque part.
- La petite doouuuche !
J'esquisse un sourire. Cette fille est très enthousiaste, ce qui ne me déplaît pas. Un cri, plus perçant que les autres :
- Haaaan ! Le dernier l'Attaque des Titans ! Je l'ai pas lu ! Je pourrai te l'emprunter ?
- Bien sûr !
Profitant de l'occasion, je m'empresse d'ajouter :
- Et aussi, si tu veux bien, j'aimerais afficher un de tes dessins ! Tu m'en fileras un, dis ?
- Deal !»
On se met de la musique, on mange, on rigole beaucoup. Cette fille est vraiment sympa ! Un nouvel appartement, une copine, c'est bon, ça y est, je suis lancée dans ma nouvelle vie !

(à suivre)

predateur de poulailler

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"Encore un prétexte pour faire des dessins sales", vous direz-vous, et vous aurez bien raison !

Disparitions

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Extase filaire

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